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Rencontre avec Isabelle HAEBERLIN, Fondatrice d'ÉPICES !

  • Photo du rédacteur: cbantze
    cbantze
  • 25 févr. 2021
  • 8 min de lecture

ÉPICES, une école pas comme les autres.


Mise en bouche : ÉPICES, une idée, un rêve...


Imaginez,

Créer une école, un lieu d'apprentissage et de partage où chaque élève peut expérimenter et s'émerveiller,

Une école, pour penser la sauvegarde des terroirs et initier des partages autour de la cuisine que l'on réalise et déguste ensemble,

Une école qui soutient la parentalité et propose des ateliers de cuisine aux familles, où se tissent des liens interculturels et intergénérationnels,

Une école pour éduquer au goût et à l'alimentation,

Créer une école qui favorise la justice sociale et envisage l'insertion des jeunes sous un angle nouveau.


Tel est le défi relevé par Isabelle Haeberlin en 2009.


Rencontre avec la fondatrice d'ÉPICES,

L'école de cuisine au coeur de Mulhouse où mijotent et "se tricotent" des rêves porteur de sens.


« Il n’y a qu’un moyen de voir jusqu’où l’on peut aller, c’est de se mettre en route et de marcher. »

Henri Bergson

Bonjour, alors pour commencer, pouvez-vous nous raconter comment est née l'idée de créer ÉPICES ?


L'idée est née quand j’étais enseignante en classe passerelle* à Bourtzwiller (68).

En réfléchissant à la manière d’inclure les parents dans le processus d’éducation des enfants, je me suis rendue compte que beaucoup de leurs compétences étaient mises en veille à cause de différentes choses : la barrière de la langue, les problèmes du quotidien, le manque d’inclusion... La transmission de leurs compétences était alors bloquée. L'envie d'apporter un soutient à la parentalité a donc émergé.


"J’ai remarqué que les enfants réussissaient mieux à l’école, quand l’école considère leurs parents"

Par ailleurs, j’avais l'envie de créer une école de cuisine. Le but est qu’à travers la cuisine, les élèves puissent apprendre le langage, être insérés, parler et se retrouver dans un groupe. J’ai également remarqué que les enfants réussissaient mieux à l’école, quand l’école considère les parents. C’est pourquoi dans l’école, nous invitions régulièrement des parents. Ils partagent des recettes aux enseignant.e.s où participent à des ateliers, ce qui crée alors un lien de confiance, les codes sont cassés. Aujourd’hui, mobiliser des parents n'est pas chose facile, mais nous agissons envers un grand public de jeunes.


* Dispositif d’accueil et de socialisation parents/enfants de deux ans.


Comment avez-vous créé ÉPICES ?


J’ai d’abord demandé au Rectorat s’il était possible de développer un projet de cuisine. Lorsque j’ai commencé, je n’avais rien mis à part ma volonté et ma motivation.

De fil en aiguille, le projet a commencé à prendre place et à prendre de l’ampleur. Nous n’avions pas de moyen, mais cela est venu avec l’ancrage de terrain. J’étais toujours présente pour donner de la force au projet, et cela me permettait aussi de voir l’impact de l’association sur les jeunes. ÉPICES a d’abord été indépendante, mais l'école est désormais, un organisme de l’éducation nationale. Je suis donc fonctionnaire et je travaille pour l’éducation nationale.


Trouver le nom a été un long processus. Après un an de réflexion, le nom ÉPICES a été choisi, c’est un acronyme : Espace de Projets d’Insertions Cuisine et Santé.


"Lorsque j’ai commencé, je n’avais rien mis à part ma volonté et ma motivation."

Quelles sont vos actions ?

EPICES a différents objectifs : l’éducation au goût et à la santé, le soutien à la parentalité, l’insertion sociale et professionnelle et la formation.

Tout d’abord, nous éduquons les jeunes aux bonnes choses et aux travaux de groupes à travers une réflexion alimentaire.

Nous accueillons des jeunes qui peuvent être en décrochage scolaire, en fin de scolarité, ou qui ont des peines judiciaires...

Ces jeunes participent à nos ateliers et nous veillons à ce qu’ils et elles s’y plaisent. Une majorité réintègre ensuite le système scolaire.

Enfin nous faisons de la formation pour les jeunes qui de prime abord semblent totalement contre le système. S’ils ont un projet (CAP, titre de comis...) nous les formons et les aidons à avoir un nouvel accès à l’éducation.


"80% des jeunes que nous accueillons, ressortent avec un projet professionnel et en général 80% réintègrent ensuite le système scolaire."

Une telle réussite n’est possible que par le dialogue et le partage que nous créons avec les jeunes. Sortir du cadre scolaire traditionnel et de leur établissement amorce souvent une nouvelle dynamique dans leur rapport à l’éducation. Au final, la cuisine n’est qu’un moyen de susciter leur intérêt, de les éveiller à quelque chose de nouveau. L’idée est de susciter l’envie chez le jeune, l’envie d’apprendre et d’expérimenter.


Pouvez-vous nous en dire plus sur votre objectif d’éducation à l’environnement et au développement durable ?


Nous participons au Défi du goût dans tout le Grand Est. Lors de cette semaine, nous contribuons à l’éducation aux produits frais, à une alimentation saine et variée et à la sensibilisation au gaspillage de la nourriture et de l’eau...

Nous intervenons à la demande des enseignants dans les classes. Ensemble, les enfants relèvent des défis à travers diverses expériences et la réalisation de jeux sensoriels. Cela leur permet de découvrir et de goûter de nouveaux aliments, d’exprimer et de communiquer des sensations en développant l’esprit d’analyse face à des choix alimentaires.



Vous travaillez donc à changer les habitudes alimentaires ?


Changer ses comportements et son mode de consommation est un travail de longue haleine, qui passe d‘abord par la connaissance. Si les capacités économiques peuvent jouer un rôle important dans nos choix de consommation, la méconnaissance des produits et de la façon de les transformer sont des freins importants à leur achat. Autrement dit, il est plus difficile d’acheter des produits locaux et de saison si nous ne savons pas comment les cuisiner. Ce que nous souhaitons, c’est rendre cette connaissance plus accessible afin que chacun chemine vers le mode de consommation qui lui convient le mieux.

En outre, nous réalisons aussi une éducation au jardin et au potager, pour permettre à des jeunes de collège - filles et garçons - d’apprendre à réaliser, cultiver et entretenir un jardin potager, puis à cuisiner les produits des récoltes au fil des saisons.


"Il est plus difficile d’acheter des produits locaux et de saison si nous ne savons pas comment les cuisiner."



Dans les rouages d'ÉPICES :




Comment fonctionnez-vous pour vos sources de financement ?


Il faut savoir que la viabilité financière de l’association est assez difficile à obtenir et que la recherche de nouvelles sources de financement est permanente.

En premier lieu, nos financements proviennent d’appels à projet, c’est-à-dire par l’attribution de subvention pour répondre à tel ou tel problématique. Je suis ainsi en recherche constante de nouveaux projets. Ensuite, nous réalisons des ventes, lors de nos tables ouvertes chaque vendredi. Le grand public est ainsi invité à partager les réalisations culinaires des élèves pour 15€. Nous avons également des financements pour les formations que nous mettons en œuvre. Si certaines sont payantes, la majorité est financée par la région et/ou pôle emploi.

Enfin, les dons, s’ils existent sont très à la marge.


Qui sont les personnes qui vous accompagnent dans cette aventure ?


"J’ai avec moi une formidable équipe !"

Il y a d’abord les bénévoles qui sont la clé de voûte de la vitalité de l’association.

Ensuite je suis fortement épaulée par Stéphanie Weill qui est responsable de l’école de l’avenue Kennedy. J’ai également quelques salariés, notamment d’anciens cuisiniers à la retraite, deux médiatrices sociales et un chargé de communication.

Enfin, nous accueillons des missions de services civiques et des étudiants stagiaires en Économie Sociale et Solidaire. Notre belle équipe se compose d’une dizaine de personnes.





Selon vous, quels sont les éléments déterminants pour la réussite d’une telle association ?


Si je devais lister les éléments importants pour réussir, je dirais d’abord que le plus important est d’être suffisamment solide pour ne pas être mangé par d’autres. Il faut tenir ses engagements et faire, ce que l’on a dit, que l’on allait faire. Car c’est bien de vouloir faire des choses et d’avoir des idées mais il faut surtout les réaliser. Se constituer un bon réseau est également important. Enfin, il faut garder en tête que la réussite d’une association ne dépend pas seulement des financements publics.


"C’est bien de vouloir faire des choses et d’avoir des idées mais il faut surtout les réaliser"


Quels sont selon vous les enjeux de l’éducation dans notre société ?


Je pense qu’aujourd’hui l’un des principaux enjeux de l’éducation est l’accès à l’ouverture sur le métier. Les élèves accumulent des apprentissages mais n’arrivent souvent pas à se projeter à imaginer le métier qui pourrait leur plaire. Depuis la maternelle, on travaille, on apprend les mathématiques, le français mais l’on n’apprend pas à se projeter, à imaginer notre vie, pour s’épanouir dans un travail. Pour moi, il faudrait que l’école soit davantage tournée vers la connaissance des métiers et qu’elle relie davantage les apprentissages à ces derniers.


Qu’est-ce que selon vous une éducation de qualité ?


C’est déjà d’être ambitieux et ambitieuse pour les gens, pour les enfants et pour les mamans. Être soutenant, être une société plus solidaire. La qualité d’une éducation s’appréhende aussi par le sens qu’on lui confère et se reflète dans le fait que chacun donne le meilleur. Je crois également beaucoup aux transmissions intergénérationnelles.



Qu’est-ce que vous a apportez la création d’Épices dans votre vie ?


Je pense que j’ai pris beaucoup confiance en moi.

Au début, je ne connaissais vraiment rien de rien aux associations, maintenant je suis pratiquement cheffe d’entreprise. Je n’imaginais pas une telle évolution.

Presque tout mon temps est désormais consacré à gérer l’association :

"Épices, C’est ma vie."

J’ai appris énormément et je continue à avoir l’envie de le faire. J’ai des personnes qui me conseillent, des personnes avec de belles compétences à mes côtés pour éviter les erreurs ou les réparer.

Est-ce que vous pouvez nous citer un ou deux moments forts, dans l’histoire de votre association ?


En premier lieu, je citerai le moment où madame la rectrice m’a donné l’autorisation de démarrer les ateliers avec les mamans. C’était tout au départ, j’avais envoyé une lettre à madame la rectrice pour parler de mon projet et ils m’ont dit : Allez-y ! Ce qui est énorme de la part de l’éducation nationale !

En fait, tout le projet est inscrit à l’expérimentation et à l’innovation.

Ensuite, je citerai l’ouverture de l’école de cuisine à Mulhouse avenue Kennedy et ensuite la fonderie qui permet d’offrir les repas pour les étudiants. Ce sont des grands caps qui ont vu de grandes difficultés. On se dit qu’on ne va jamais y arriver, que ce n’est pas possible mais on y arrive !


"On se dit qu’on ne va jamais y arriver, que ce n’est pas possible mais on y arrive !"

Enfin, les choses importantes sont aussi, les petites réussites : un jeune qui passe nous dire bonjour, une maman qui trouve du travail… Ce sont les petites choses comme ça qui donnent la force de continuer.

C’est surtout toutes ces petites choses, le simple fait qu’une personne soit touchée, contente, qu’elle réussisse à terminer une formation, qui nous donne la motivation et la force d’avancer.


Si vous pouviez donner un conseil à ceux et celles qui veulent se lancer, quel serait-il ?

Qu’il ou elle est bien réfléchi.e avant de se lancer.

Personnellement, j’ai réalisé une analyse, c’est-à-dire un travail sur moi et sur mon projet professionnel avant de me lancer et ça m’a beaucoup aidé. Quand j’ai des difficultés je sais d’où je viens, pourquoi je le fais et où je vais.

J’aime à dire que ce que l’on fait n’est pas une fin en soit, ÉPICES n’est pas une finalité, c’est quelque chose qui se tricote.


Et quels sont les projets que vous aimeriez tricoter ?

Un gros projet qui me tient à cœur serait de pouvoir travailler sur l’alimentation des personnes âgés et des étudiants. Ces publics ont besoin de bien manger et ils n’ont souvent pas beaucoup d’argent. J'aimerais ainsi tricoter sur ces questions, celles de la précarité et de l’alimentation.


"ÉPICES n’est pas une finalité, c’est quelque chose qui se tricote."

Pour terminer, est-ce que vous auriez une phrase, une citation qui vous inspire ?


J’en ai une qui m’a toujours porté.

C’est une citation de Henri Bergson :

« Il n’y a qu’un moyen de voir jusqu’où l’on peut aller, c’est de se mettre en route et de marcher. »

Merci à Isabelle Haeberlin pour cette interview inspirante,

Pour plus d'informations sur l'association EPICES : https://www.epices.asso.fr


D'autres articles vous attendent également sur notre blog,

Mais avant de partir, n'hésitez pas à aimer, commenter et partager !


L'équipe de l'ODD 4, vous remercie.

3 commentaires


ccouplet
ccouplet
02 mars 2021

Un article intéressant qui donne de l'espoir !

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thominegroup
26 févr. 2021

Article inspirant 👏🏻

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cbantze
cbantze
26 févr. 2021
En réponse à

Merci beaucoup Aymeric ! 😊

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